Tire-lait, patriarcat et profits : la montée du tire-allaitement et de « l’alimentation au lait humain »
- Elise Armoiry et Marie-Xavier Laporte

- 16 mars
- 7 min de lecture

Cet article de débat publié dans l'International Breastfeeding Journal (IBJ) en mars 2026 s'inscrit dans une série de travaux critiques sur les évolutions récentes de la pratique et du langage autour de l'alimentation du nourrisson dans les pays anglophones à hauts revenus.
La thèse centrale est la suivante :
la normalisation croissante du tire-lait et le remplacement progressif du mot « allaitement » par des expressions comme « alimentation au lait humain » ou « parent allaitant » ne constituent pas un progrès vers l'égalité, mais reflètent au contraire une logique patriarcale et commerciale qui dessert les intérêts des femmes et des enfants.
À noter : il s'agit d'un article de débat ce qui signifie qu'il présente une argumentation construite et défendue par ses autrices. Ce type de publication exprime une position, s'appuyant sur des données existantes, et non sur un protocole de recherche original. Son intérêt pour les IBCLC est de nommer des dynamiques structurelles souvent peu visibles dans la littérature clinique.
Allaitement direct versus lait exprimé : des différences qui comptent
Les autrices rappellent que l'allaitement est une relation physiologique dynamique entre la mère et son enfant, non reproductible par le tire-lait. Plusieurs mécanismes biologiques spécifiques à l'allaitement direct sont documentés dans la littérature :
La composition du lait maternel varie en fonction de l'âge gestationnel, de l'heure de la journée, et au cours d'une même tétée (hormones, nutriments, facteurs de satiété). Ces variations sont perdues lors de l'expression et du stockage.
Lors de la succion, la salive du nourrisson communique des signaux immunitaires à la glande mammaire, stimulant la sécrétion de leucocytes et d'IgA sécrétoires adaptés à l'infection en cours. Ce mécanisme est absent lors du biberon.
Note de Lactasource : le processus d’échange rétrograde de germes de la salive du nourrisson à la mère n’est pas prouvé et remis en cause notamment par la physiologie des pressions au sein des canaux lactifères. Si un nourrisson est en contact fréquent avec une mère tire-allaitante, celle-ci produira de toutes façons des immunoglobulines adaptées dans son lait.
La mélatonine sécrétée dans le lait maternel suit un rythme circadien et contribue à l'établissement des rythmes biologiques du nourrisson, qui ne produit pas sa propre mélatonine dans les premiers mois. Ce signal est altéré par la congélation.
L'allaitement direct est associé à un risque moindre d'otite moyenne, de malocclusion dentaire, et de mort subite du nourrisson (SIDS), notamment via des mécanismes posturaux et de protection des voies aériennes propres à la succion au sein.
La durée de la lactation est significativement plus courte chez les femmes qui tirent leur lait exclusivement, avec un hazard ratio ajusté de cessation de lactation allant de 1,77 à 3,3 selon les études, comparé à l'allaitement direct.
Le tire-lait exclusif est associé à davantage de supplémentation en préparation infantile, à une altération du microbiote intestinal, et à une moindre réactivité maternelle aux signaux du nourrisson.
L'essor du tire-allaitement exclusif : pratique et contextes
Les auteurs mentionnent que la prévalence du tire-allaitement exclusif varie selon les contextes : 14 % aux États-Unis, 22 % dans certaines régions de Chine, 26 % à Singapour. En Malaisie, une étude de 2017 rapportait que 49 % des femmes d'origine chinoise nourrissaient leur nourrisson d'un mois exclusivement au lait exprimé, contre 29 % qui allaitaient directement. Ces chiffres soulignent une tendance structurelle, non marginale.
La principale raison citée par les femmes pour pratiquer le tire-lait exclusif est la difficulté à mettre le bébé au sein (invoquée par plus de 70 % dans certaines études), et non un choix préférentiel : seulement 8 % des femmes d'une cohorte américaine ont indiqué tirer leur lait par préférence personnelle. Les autrices y voient le signe d'un manque structurel de soutien à l'allaitement, plutôt qu'une expression de liberté individuelle.
Les femmes qui tirent leur lait exclusivement décrivent cette pratique comme épuisante et solitaire. Une revue qualitative de blogs spécialisés montre que beaucoup relient le tire-allaitement exclusif à l'allaitement comme mécanisme de réparation face à la culpabilité de ne pas avoir pu allaiter : ce qui souligne la charge émotionnelle de ces situations et la nécessité d'un accompagnement adapté.
Forces commerciales, politiques publiques et intérêts structurels
Le marché mondial des tire-laits est passé d'environ 620 millions de dollars en 2011 à plus de 2 milliards en 2024. Les tire-laits portables (tire-laits nomades que l’on met dans le soutien-gorge) représentent un segment en forte croissance, estimé à près de 900 millions de dollars d'ici 2030.
Or, les tire-laits ne sont pas inclus dans le champ d'application du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel, ce qui laisse leur marketing sans régulation.
Des fabricants (et en France des loeurs de tire-lait) forment directement les professionnels de santé, créant un conflit d'intérêts manifeste.
Les auteurs analysent comment le contexte professionnel structure le recours au tire-lait : sans congé maternité suffisant ni proximité parent-enfant au travail, le tire-lait devient la seule option viable. Aux États-Unis, seul pays à hauts revenus sans congé maternité légal payé, le PUMP Act de 2022 garantit des pauses pour tirer son lait, mais sans promouvoir la proximité mère-enfant. Ce dispositif, selon les autrices, détourne la pression politique des employeurs et de l'État vers les femmes, tout en servant les intérêts de l'industrie des tire-laits et des employeurs.
La question du langage : « allaitement » vs « alimentation au lait humain »
Le remplacement de « allaitement » par « alimentation au lait humain » ou « parent allaitant » est présenté dans certains pays anglophones comme une avancée inclusive pour les personnes transgenres. Les autrices reconnaissent la légitimité d'un langage adapté pour ces communications spécifiques, mais alertent sur les effets de bord de sa généralisation.
D'une part, ce glissement linguistique crée une équivalence implicite entre l'allaitement et le biberon de lait exprimé, effaçant les différences physiologiques documentées. Il offre ainsi une prise aux industriels du tire-lait et des préparations infantiles, qui l'utilisent pour minimiser la spécificité de l'allaitement direct.
D'autre part, il fragilise le plaidoyer pour les droits des femmes et des nourrissons à l'allaitement. Les autrices citent notamment l'American Academy of Pediatrics (AAP), qui a intégré l'expression « human milk feeding » dans deux recommandations cliniques majeures (prévention de la mort subite, alimentation en situation d'urgence) sans que les données probantes disponibles portent sur autre chose que l'allaitement direct.
Dans notre pratique quotidienne en France, nous utilisons le terme “allaitement maternel” pour toute forme d’allaitement, et distinguons allaitement au sein et tire-allaitement. Le tire-allaitement est une forme d’allaitement (ce n'est pas un "sous-allaitement"). Par contre, l’alimentation au biberon de lait artificiel n’est pas une forme d’allaitement même si par commodité, on peut dire parfois allaitement au biberon. Il faut également se rappeler que de nombreuses mères qui allaitent exclusivement jusqu’à 6 mois et suivent consciencieusement les recommandations de l'OMS vont devoir à un moment où un autre, en France, tirer leur lait en journée pour reprendre le travail. Il serait à la fois faux mais aussi blessant de suggérer que ces mères n’ont pas allaité exclusivement au sein jusqu’à 6 mois.
Propositions des autrices : vers un changement sociétal
Les autrices formulent des recommandations articulées autour d'une transformation sociétale plutôt que d'injonctions individuelles adressées aux mères :
Congé maternité payé intégral d'au moins 6 mois, idéalement 12 mois, incluant les travailleuses informelles.
Normalisation de la présence du nourrisson au travail, de la crèche sur site, du travail à domicile, du temps partiel pour les parents.
Généralisation des pratiques de l'Initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB/BFHI), avec accès universel à un soutien qualifié à l'allaitement en maternité et après la sortie.
Enseignement de l'expression manuelle du lait à toutes les femmes, pour développer l'autonomie sans dépendance aux tire-laits industriels.
Inclusion des tire-laits dans le champ d'application du Code OMS et interdiction de leur marketing direct auprès du public et des professionnels par les fabricants.
Maintien du terme « allaitement » dans les communications générales ; usage de formulations inclusives uniquement dans les contextes spécifiques concernés.
Compassion et soutien inconditionnels pour les femmes qui tirent leur lait exclusivement, sans pour autant présenter cette pratique comme équivalente à l'allaitement direct.
Notre avis sur cet article
Cet article soulève les tensions entre difficultés d’allaitement, travail, soutien insuffisant et pression commerciale qui poussent les femmes à tire-allaiter. Les autrices expriment leur souhait de ne pas juger les modalités d’alimentation mais de dénoncer des déficits dans le soutien à l’allaitement qui font le profit des compagnies de tire-lait, qui ne sont soumis à aucune régulation.
De notre point de vue , et c’est ce que nous dénonçons sur ce blog : cet article pointe à juste titre les intérêts industriels et la logique patriarcale qui profitent de la normalisation du tire-lait.
Mais il manque une autre dimension, que nous observons au quotidien : l'exploitation de la vulnérabilité des jeunes mères par des femmes elles-mêmes, au nom d'une prétendue sororité.
Il y a quelques années, des groupes se sont montés, notamment sur le réseau social Facebook, où les mères tire-allaitantes pouvaient trouver du soutien et des conseils pratiques. De nombreuses consultantes en lactation qui proposaient des stratégies de remise au sein ou qui évaluaient la situation du tire-allaitement comme trop épuisante, ne répondaient pas exactement aux demandes de ces mères. Certains de ces groupes se sont petit à petit organisés et ont même parfois mené à la création d’association de soutien à l’allaitement via le tire-allaitement. Les mères qui les constituent sont devenues en quelque sorte “des ambassadrices” de cette pratique et elles apportent un soutien de pair à pair et d'échange d'expériences très important.
Mais comme très souvent en périnatalité, l’intensité de cette expérience a donné à certaines mères l’envie d’en faire leur métier. Possibilité rendue facile par la simplicité de créer sa propre entreprise d’autoentreprenariat, par des frontières floues entre l’accompagnement des professionnelles de santé et le coaching et par une explosion du marché du tire-allaitement.
Cet écosystème parallèle d'« expertes » autoproclamées, sans formation scientifique, sans certification, sans code éthique, qui diagnostiquent à distance des mamelons élastiques, prescrivent des tailles de téterelles, et les vendent au passage à prix majoré est devenu parfois le premier recours des familles.
Et pendant ce temps, les professionnelles qui refusent par éthique d'entrer dans ce commerce se voient dénigrées par ces « expertes » comme incompétentes et déconnectées de la réalité des mères. En effet, certaines de ces expertes, connaissant leurs lacunes et la limitation de leur champ d'action, cherchent à améliorer leur reconnaissance en utilisant des stratégies de dénigrement des professionnelles de santé, notamment des IBCLC.
En conclusion, il nous semble important de rappeler que de nombreux facteurs jouent dans les choix apparemment éclairés des familles, et il nous tient à coeur de les expliciter, nous espérons qu’un jour toutes les mères pourront choisir librement leur façon de nourrir leur enfant sans pression ni du patriarcat, ni du marketing, ni par défaut d'accompagnement.
Références de cet article:
Bartick, Melissa & Smith, Julie & Gribble, Karleen. (2026). Pumps, patriarchy, and profits: the rise of breast pumping and “human milk feeding” and why preserving “breastfeeding” is important. International Breastfeeding Journal. 21. 10.1186/s13006-026-00825-w.
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