Ankyloglossie: à propos d'une étude de 2002
- Elise Armoiry et Marie-Xavier Laporte

- 13 juil.
- 6 min de lecture
Référence de l'étude présentée: Ballard JL, Auer CE, Khoury JC. Ankyloglossia: assessment, incidence, and effect of frenuloplasty on the breastfeeding dyad. Pediatrics. 2002 Nov;110(5):e63. doi: 10.1542/peds.110.5.e63. PMID: 12415069.

Nous vous présentons une étude qui date de 2002, menée par Ballard, Auer et Khoury, et qui porte sur l’évaluation de l’ankyloglossie chez les nourrissons allaités, sur son incidence, et sur l’effet de la frenotomie dans les dyades mère‑enfant confrontées à des difficultés d’allaitement.
Cette étude a été citée 55 fois dans des articles référencés sur pubmed au 8 juillet 2026. On la trouve fréquemment dans les bibliographies et elle est souvent reprise dans les revues systématiques, voire dans les méta-analyses. Ses résultats sont francs et elle est très appréciée, mais sa méthodologie discutable la rend peu fiable: ce phénomène est fréquent dans la littérature scientifique, lorsque les études incluses dans une méta‑analyse sont de qualité insuffisante, les conclusions qui en découlent le sont également.
C’est un fait très important à prendre en compte dans la question des freins restrictifs buccaux.
Controverses sur l'ankyloglossie: déjà en 2002
Les auteurs rappellent que l’ankyloglossie, ou frein de langue court, est un sujet de controverse (déjà en 2002), tant dans sa définition que dans sa prise en charge. Certains professionnels considèrent le frein de langue comme une anomalie mineure, tandis que d’autres le relient à des troubles de l’alimentation, de la dentition ou de la parole. Plusieurs travaux antérieurs ont suggéré que l’ankyloglossie pouvait compromettre l’allaitement et que la correction chirurgicale pouvait être bénéfique dans ce contexte. Notons qu’à cette époque les freins postérieurs n’existent pas encore, l’ankyloglossie ne concerne alors que les freins antérieurs.
Modalités de l'étude
Les auteurs ont examiné 2763 nourrissons allaités hospitalisés et 273 nourrissons vus en consultation pour des problèmes d’allaitement. Chaque enfant suspect d’ankyloglossie a été évalué à l’aide du Hazelbaker Assessment Tool, qui mesure l’apparence et la fonction de la langue. L’étude définit une ankyloglossie significative par un score de fonction de 11 ou moins sur 14, associé à un score d’apparence de 8 ou moins sur 10. Les dyades ont ensuite été observées pendant l’allaitement afin d’évaluer la qualité de la prise du sein et la douleur maternelle, notée sur une échelle de 1 à 10.
Résultats
Les auteurs identifient 127 nourrissons présentant une ankyloglossie significative, dont 123 ont bénéficié d’une frénotomie.
L’incidence est de 3,2 % chez les nourrissons hospitalisés et de 12,8 % parmi les nourrissons consultant pour des problèmes d’allaitement.
Les symptômes principaux sont le transfert de lait insuffisant lié à une prise du sein suboptimale et la douleur du mamelon. Les nourrissons présentant une prise sein suboptimale consultent plus tôt, avec une médiane d’âge de 1,2 jours, tandis que les mères souffrant de douleur consultent en médiane à 2 jours. L’étude rapporte également des complications sévères chez certains nourrissons non diagnostiqués, notamment des échecs de croissance, des traumatismes du mamelon, des infections et des mastites récurrentes.
Les résultats montrent une amélioration immédiate et systématique de la prise du sein après la frénotomie, selon les descriptions spontanées des mères.
La douleur maternelle diminue de manière très significative, passant de 6,9 ± 2,31 à 1,2 ± 1,52.
Les nourrissons en prise de poids lente (échec de croissance) reprennent une croissance normale dans les trois à cinq jours suivant l’intervention.
Aucun incident lié à la procédure n’est rapporté.
Les auteurs soulignent que l’ankyloglossie représente une proportion importante des difficultés d’allaitement, qu’elle est plus fréquente chez les garçons et qu’elle semble avoir une composante génétique. Ils insistent sur l’importance d’un examen systématique de la langue dans l’évaluation néonatale, afin d’informer les parents des implications possibles en matière d’alimentation, de parole et de dentition. Ils considèrent que la frénotomie , lorsqu’elle est indiquée, est une procédure simple, sûre et efficace pour améliorer la prise du sein, réduire la douleur maternelle et faciliter le transfert de lait.
Ils recommandent l’utilisation du "Hazelbaker Assessment Tool" pour identifier les nourrissons susceptibles de bénéficier de l’intervention. Ils concluent que des études supplémentaires, notamment randomisées et avec suivi à long terme, sont nécessaires pour préciser la définition de l’ankyloglossie, son impact sur l’allaitement et le moment optimal de l’intervention.
Limites méthodologiques reconnues par les auteurs
L’étude elle‑même signale plusieurs faiblesses importantes.
Absence de groupe contrôle
Les auteurs écrivent clairement qu’il n’existe ni groupe témoin sans frénotomie ni comparaison avec des nourrissons présentant une ankyloglossie mais non opérés.
Cela empêchede conclure que l’amélioration observée est due exclusivement à la frénotomie frenuloplastie plutôt qu’à d’autres facteurs (accompagnement, évolution naturelle, ajustements de position, etc.).
Absence de suivi à long terme
L’étude ne suit pas les dyades au‑delà de quelques jours pour les patients extérieurs et de la durée d’hospitalisation pour les patients hospitalisés.
Les auteurs reconnaissent que cela limite la portée des conclusions :
On ne sait donc pas si l’amélioration immédiate se maintient, ni si la frénotomie influence la durée totale de l’allaitement.
Outil d’évaluation non validé
Le Hazelbaker Assessment Tool est utilisé comme critère diagnostique, mais les auteurs reconnaissent explicitement que cet outil n’a pas été validé scientifiquement.
Ils ajoutent que l’outil manque également de tests de fiabilité inter‑observateurs
Cela signifie que la classification des nourrissons en « ankyloglossie significative » peut varier selon l’examinateur. A ce jour, ce point n’a pas évolué. L’échelle n’a jamais été validée scientifiquement.
Évaluation subjective de la prise du sein et de la douleur
L’étude repose sur :
l’observation clinique de la prise du sein sans mesure objective,
le ressenti maternel pour décrire la qualité de la succion,
une échelle subjective de douleur.
Cela introduit un biais important : les mères savent que leur enfant vient d’être traité, ce qui va influencer leur perception.
Un seul examinateur pour le diagnostic
Le dépistage de l’ankyloglossie et l’évaluation Hazelbaker ont été réalisés par une seule personne : Cela pose un problème de reproductibilité et augmente le risque de biais d’observateur, surtout avec un outil non validé.
Population sélectionnée
Les nourrissons hospitalisés sont examinés systématiquement, mais les nourrissons vus en consultation sont déjà orientés pour des problèmes d’allaitement. Cela crée deux populations très différentes :
une population générale (hospitalisés)
une population déjà en difficulté (sortis de l’hôpital)
Les auteurs notent que les patients sortis de l’hôpital présentent des complications plus sévères (mastites, infections, échec de croissance), ce qui rend les comparaisons difficiles.
Amélioration immédiate seulement
L’évaluation post‑frénotomie est faite immédiatement après la procédure, parfois après seulement une minute de succion.
Cela ne permet pas de savoir si l’amélioration est durable ou si elle reflète simplement un changement transitoire.
Absence de randomisation
Les nourrissons ne sont pas répartis aléatoirement entre intervention et non‑intervention. Tous les cas jugés « significatifs » sont opérés. Cela empêche toute comparaison rigoureuse.
Effet placebo ou d’attente
Les mères savent que la procédure est censée aider. Leur description de la prise de sein (« plus forte», « plus douce», « plus naturelle») peut être influencée par cette attente.
Absence de mesures objectives du transfert de lait
Aucune pesée pré‑ et post‑tétée n’est réalisée. L’étude ne mesure pas réellement le transfert de lait, alors que c’est un élément central du problème.
Absence de données sur les complications potentielles à long terme
L’étude affirme qu’il n’y a aucune complication , mais cela ne concerne que l’immédiat. Les complications tardives ne sont pas étudiées.
Absence de prise en charge autre que la frénotomie
Dans cette étude, la seule prise en charge proposée aux nourrissons présentant une ankyloglossie significative était la frénotomie.
Les auteurs ne décrivent aucune autre modalité thérapeutique, ni intervention non chirurgicale, ni accompagnement spécifique en allaitement.
Une fois le diagnostic posé selon les critères Hazelbaker, la procédure était systématiquement proposée, et les dyades servaient de « contrôle » avant/après l’acte. L’étude ne mentionne pas de prise en charge alternative, comme un suivi par une consultante en lactation, des ajustements de position, un travail sur la succion, ou une observation prolongée de l’évolution naturelle. Cette absence de comparaison avec d’autres approches limite la portée des conclusions, puisqu’il est impossible de déterminer si l’amélioration observée aurait pu être obtenue par des mesures non chirurgicales.
Conclusion
En définitive, l’étude de Ballard, Auer et Khoury occupe une place importante dans la littérature sur l’ankyloglossie et l’allaitement, en raison de résultats immédiats et spectaculaires qui ont largement contribué à sa diffusion dans les revues systématiques et les méta‑analyses. Toutefois, son protocole présente de nombreuses limites méthodologiques majeures : absence de groupe contrôle, absence de suivi à long terme, utilisation d’un outil diagnostique non validé, évaluations subjectives, biais d’observateur, populations hétérogènes et absence de prise en charge alternative.
Ces faiblesses réduisent fortement la solidité de ses conclusions et illustrent un phénomène bien connu en recherche : lorsque les études disponibles sont fragiles, les synthèses qui s’appuient sur elles le deviennent également.
Dans le domaine des freins de langue où les controverses perdurent depuis plus de vingt ans, il est essentiel de garder cette réalité en tête pour interpréter les données et orienter les décisions cliniques. Il nous paraît nécessaire parfois de reprendre les « vieilles » études afin d’évaluer sur quelles fondations sont construits les raisonnements cliniques actuels.
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