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Coliques, reflux, pleurs de bébé :entre business et détresse parentale

Dernière mise à jour : il y a 3 jours


Un bébé qui pleure après le biberon et se tortille. Un bébé qui grogne, pleure, se tortille dès qu'on le pose dans son berceau. Un bébé qui fait des bruits en dormant et dont « on entend le lait remonter ». Un bébé qui se réveille dès qu'on le pose et fait des siestes de 20 minutes. Un bébé qui pleure plusieurs heures par jour mais s'apaise en portage dans les bras de ses parents.

Des situations qui se retrouvent aujourd'hui massivement sur les réseaux sociaux, avec un narratif alarmant, systématiquement accompagnées d'une invitation à « commenter REFLUX pour recevoir l'ebook spécial: l'ebook gratuit renvoie vers un programme payant, l'achat d'un ouvrage, ou une consultation spécialisée.

On assiste ainsi à l'émergence d'un véritable business orienté « coliques / reflux / reflux interne / pleurs de bébé », qui se développe et utilise à la fois des études de haut niveau scientifique et recommandations d’experts , et des études de bas niveau de preuve, créant une confusion sur la validité des arguments apportés.


reflux


Ce que dit la HAS sur le reflux (fiche de cadrage, février 2024)

La Haute Autorité de Santé a clairement positionné la question, avec pour objectif explicite de réduire les prescriptions d'antisécrétoires. Les points essentiels sont les suivants :

Les régurgitations simples sont un phénomène physiologique très fréquent, touchant jusqu'à 70 % des nourrissons de 4 mois, sans caractère de gravité et se résolvant spontanément vers 1 an. Elles doivent être distinguées d'un RGO pathologique, défini par des symptômes gênants persistants ou des complications, dont la prévalence réelle reste faible et difficile à estimer. Les signes d'alerte nécessitant une prise en charge urgente sont les vomissements en jet ou bilieux, et la fontanelle bombée.

Une irritabilité ou des pleurs isolés, même associés à des régurgitations visibles, ne justifient ni bilan complémentaire ni traitement antisécrétoire. La prise en charge des régurgitations simples repose en première intention sur la réassurance parentale, le maintien de l'allaitement, des mesures posturales (position verticale après les repas, couchage sur le dos) et l'évaluation des prises alimentaires.

En cas d'échec après deux semaines, l'épaississement du lait artificiel peut être proposé, suivi si nécessaire d'un essai d'éviction des protéines du lait de vache en cas de suspicion d'allergie. Les Inhibiteurs de la Pompe à Protons sont déconseillés en présence de signes isolés de reflux chez un enfant au développement normal : hors AMM avant un an, non supérieurs au placebo dans cette indication, et associés à une augmentation significative du risque infectieux. Leur usage est réservé aux RGO pathologiques authentifiés par pH-métrie ou à l'œsophagite confirmée par endoscopie.

Cette fiche constitue donc un cadrage institutionnel fort contre la surmédicalisation du nourrisson qui pleure.


Ce que proposent les « méthodes anti-reflux »

Ces méthodes, diffusées en ligne sous différentes appellations, attribuent les « signes problématiques »,  présentés de façon alarmante, à un RGO pathologique ou à un « reflux interne », déclenché au choix par plusieurs facteurs.

  • La fréquence et la quantité données au biberon. 

La HAS recommande effectivement de fractionner les repas en cas de régurgitations,c'est à dire qu'un bébé prenant 120 ml toutes les 3 h prendra peut être 60 ml toutes les 1h30. On ne se posera pas la question de "repos digestif " (argument souvent mis en avant pour espacer les repas).

La technique pour donner le biberon peut également jouer un rôle dans une suralimentation générant des régurgitations.

Donner le biberon plus lentement, à l'horizontale, avec des quantités plus adaptées, permet d'apaiser la prise alimentaire: c'est ce que l’on connait depuis plusieurs années sous le nom le paced-bottle feeding. Mais il s'agit d'un inconfort digestif lié à une suralimentation, et non d'un RGO pathologique.


  • L'hyperlactation. Une lactation généreuse avec fort débit de lait (reflexe d'éjection fort) peut effectivement générer une surcharge en lactose, une tétée agitée, un bébé qui s'arque en arrière, régurgite après la tétée, pleure et a des gaz. Ces méthodes reprennent ici encore une problématique bien documentée dans le domaine de l'allaitement.

  • L'allergie aux protéines de lait de vache, diagnostic différentiel reconnu du RGO, dont l'incidence se situe autour de 2 à 3 %.


Jusqu'ici, ces méthodes ne font que repackager les recommandations de la HAS, disponibles gratuitement en ligne, et que les parents achètent donc à prix variable.


Les choses se compliquent avec les explications suivantes : les symptômes observés seraient dus à des tensions musculaires, un frein de langue postérieur, ou des troubles de succion. Chacun de ces diagnostics justifierait une prise en charge par un professionnel spécialisé, ainsi que des massages buccaux à réaliser par les parents.

Or, comme nous l'avons rappelé dans d'autres articles (ici et ici), les thérapies manuelles et les massages n'ont pas fait la preuve de leur efficacité dans ce contexte. De plus,  une méta-analyse récente (Cabanillas-Barea et al., 2023) confirme que l'ostéopathie et la chiropraxie n’améliorent  ni le temps de pleurs ni le temps de sommeil chez les nourrissons souffrant de coliques, avec une qualité de preuve jugée très faible.(Cabanillas-Barea et al., 2023)


Mais alors, comment expliquer le succès de ces méthodes ?

On peut mentionner plusieurs facteurs qui peuvent expliquer un sentiment d'amélioration :

  • l'effet placebo puissant, et l'effet thérapeutique de l'écoute active. En plus d'un programme explicatif, les méthodes marketings comprennent souvent un envoi d'emails empathiques standardisés, l'accueil dans une communauté de mamans avec les mêmes problèmes : les mères se sentent comprises, écoutées, aidées en cela par un discours qui légitime leur inquiétude : "tu as raison de penser que quelque chose ne va pas."

  • la difficulté d'objectiver les pleurs dans un état d'épuisement

  • l'évolution naturelle et spontanée de la situation indépendamment de toute intervention spécifique.

  • l'effet « placebo par procuration » bien documenté en pédiatrie : les croyances et attentes des parents influencent directement leur perception des symptômes de leur enfant (Czerniak et al., 2020).


Et si c'était simplement le comportement normal du nourrisson ?


Un bébé qui grogne et se tortille quand on le pose. Qui dort 20 minutes. Un bébé qui fait des bruits en dormant mais s'apaise dans les bras de son parent. Un bébé qui pleure dès qu'on l'éloigne. Ces comportements sont normaux :  et pourtant, leur pathologisation est un phénomène bien documenté.

Poser l'étiquette « Reflux » augmente le désir des parents de médicamenter leur bébé ou de trouver une « solution thérapeutique », indépendamment de l'explication médicale : c'est l'effet nocebo du diagnostic. On observe d'ailleurs que les parents d'enfants diagnostiqués avec un RGO présentent des taux élevés d'anxiété et de dépression (Aizlewood et al., 2023), ce qui entretient à son tour le cercle vicieux de la surmédicalisation.


Un article du Dr Pam Douglas (2013) apporte les éléments suivants:

  • Après une tétée (sein ou biberon), l'acide gastrique est neutralisé pendant 2 heures : le reflux pendant cette période n'est pas nocif pour la muqueuse.

  • Les nourrissons pleurant beaucoup ont un système nerveux autonome en hyperactivation, ce qui provoque une dysmotilité œsophagienne et des remontées dans l'œsophage, et non l'inverse.

  • Le dos arqué, le refus du sein et les pleurs lorsqu'on éloigne l'enfant de sa mère sont des signaux neurocomportementaux normaux, et non des signes de douleur œsophagienne.

  • Les régurgitations sont normaux chez 40 % des bébés, avec un pic à 4 mois ; leur fréquence augmente avec le niveau de pleurs.

  • En allaitement, le dos-arqué au sein signale une instabilité positionnelle ou un problème d'alimentation : pas un RGO.


Vilar-Compte et al. (2022), dans une revue systématique, soulignent par ailleurs l'influence du marketing des laits infantiles dans la dissémination de croyances sur des comportements supposément anormaux du nourrisson : « Il est important de souligner que certains comportements normaux des bébés sont désormais considérés comme anormaux, notamment à cause du marketing de l'industrie des laits infantiles. Ces laits utilisent fréquemment des publicités qui exploitent les inquiétudes des parents, en prétendant qu'un bébé a faim, qu'il pourrait avoir un problème digestif que le lait peut résoudre, ou qu'il peut améliorer son sommeil (Piwoz & Huffman, 2015). Ces affirmations ne sont étayées par aucune preuve scientifique, mais elles influencent les choix en matière d'alimentation infantile et fragilisent la confiance des mères allaitantes (Parry et al., 2013). »


Les coliques du nourrisson

Les coliques touchent un grand nombre de bébés et leurs familles dans le monde entier. Selon la définition de Wessel (1954), reprise dans une revue Cochrane de 2019, elles correspondent à « des épisodes de pleurs inconsolables durant plus de trois heures par jour, plus de trois jours par semaine, pendant au moins trois semaines » (Ong et al., 2019). Selon le comité de Rome IV, elles appartiennent aux troubles digestifs fonctionnels, au même titre que la constipation ou les régurgitations, et concernent les nourrissons de 1 à 4 mois, caractérisés par des périodes récurrentes et prolongées de pleurs sans cause claire ni preuve de maladie (Ellwood, 2020 ; Zeevenhooven, 2017).


Le Groupe Francophone d'Hépatologie-Gastroentérologie et Nutrition Pédiatriques les décrit comme « un syndrome comportemental chez des nourrissons de 1 à 4 mois qui présentent de longues périodes de pleurs, difficiles à apaiser, sans cause évidente, générant préoccupation et inquiétude chez les parents ». Les pleurs sont volontiers associés à un inconfort avec agitation, faciès érythrosique, poings serrés, jambes fléchies, distension abdominale et émission de gaz.


Les causes des coliques

Le mécanisme physiopathologique reste non élucidé. La dénomination « colique » sous-entend une origine gastro-intestinale, mais cela n'est pas démontré. Plusieurs hypothèses coexistent dans la littérature :

  • facteurs maternels : tabagisme, méthode d'alimentation (pleurs de faim en cas d'alimentation suboptimale), anxiété ,  avec installation d'un cercle vicieux par corégulation émotionnelle ;

  • immaturité du système nerveux central ;

  • tempérament du nourrisson ;

  • forme de migraine précoce ;

  • aérophagie ;

  • sous- ou sur-stimulation de l'enfant ;

  • causes pathologiques : allergie aux protéines de lait de vache, RGO ;

  • impact du microbiote, avec une moindre diversité microbienne possible chez les nourrissons coliqueux, et un bénéfice possible des probiotiques chez l'enfant allaité (Zeevenhooven, 2017 ; Daelemans, 2018).

Les pleurs pourraient également simplement refléter le développement normal du nourrisson. On observe une période de sensibilité spécifique entre 1 et 4 mois, et des différences culturelles notables : les bébés pleurent davantage dans les sociétés où le contact physique est moins présent (Hunziker & Barr, 1986).


Prise en charge des coliques et des pleurs du nourrisson

Historiquement, les méthodes pour réduire les pleurs des nourrissons reposent sur le massage, le portage en position verticale, le bercement et les berceuses : autrement dit, la proximité physique rassurante. Une revue systématique de 2022 (Mrljak et al.) rapporte des effets bénéfiques du massage sur la douleur, avec une réduction des pleurs attribués aux coliques lors de massages corporels deux fois par jour, et un impact positif sur la création du lien d'attachement parent-enfant.

Les thérapies manuelles, en revanche, ne bénéficient pas d'un niveau de preuve convaincant (Daelemans, 2018 ; Cabanillas-Barea et al., 2023), et leur efficacité et innocuité sont remises en cause par la Société Française de Pédiatrie et l'Académie de Médecine.

Zeevenhooven et al. soulignent que l'impact de ces symptômes sur les parents dépend largement de leurs capacités à les gérer, de leur perception, et de leur expérience (premier ou deuxième enfant).

Sarasu et al. rappellent que la première ligne de prise en charge, après exclusion d'une pathologie, est le conseil parental et la réassurance : une mauvaise interprétation des pleurs du nourrisson entraîne une réponse inefficace du parent, ce qui conduit à son tour à l'insatisfaction du nourrisson. La modification comportementale est considérée comme une intervention de première intention, sans effet secondaire et rentable.


Conclusion : normaliser plutôt que pathologiser


Face à l'explosion des contenus en ligne autour des « méthodes anti-reflux », plusieurs constats s'imposent pour les professionnels de santé.

D'abord, la demande parentale est réelle et légitime.

Les parents qui consultent ces contenus ne sont pas crédules : ils sont épuisés, inquiets, et cherchent des réponses que le système de soin ne leur offre pas toujours avec suffisamment de temps et d'écoute. Ces méthodes comblent un vide, celui de la réassurance active et individualisée , que nous, professionnels de santé, avons la compétence et la légitimité pour fournir.

Ces méthodes sont toutefois des leurres: la réassurance est un outil marketing, les parents sont des prospects qui rentrent dans des tunnels de vente par récupération de leur email sur instagram. Ils reçoivent ensuite des emails standardisés, jouant sur leur inquiétude en rappelant les signes présupposés pathologiques pour déclencher un achat.

Ensuite, le danger principal de ces approches n'est pas tant dans ce qu'elles font que dans ce qu'elles induisent : elles pathologisent le comportement normal du nourrisson, engendrent de l'anxiété parentale supplémentaire, et ouvrent la porte à une surmédicalisation que les recommandations de la HAS cherchent précisément à enrayer.

Le diagnostic, même posé avec les meilleures intentions, peut devenir nocif lorsqu'il n'est pas accompagné d'une explication claire et rassurante.

Enfin, le rôle du professionnel de santé ne se limite pas à exclure une pathologie. Il consiste aussi à nommer le comportement normal, valider l'expérience parentale, et accompagner sans alarmisme. Un bébé qui pleure, qui régurgite, qui se tortille dans les bras et s'apaise dès qu'on le porte : ce bébé-là, bien souvent, va parfaitement bien. Ce sont ses parents qui ont besoin d'être soutenus, surtout dans notre société où isolement et individualisme prédominent.


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Références bibliographiques

  • Aizlewood EGM, Jones FW, Whatmough RM. Paediatric gastroesophageal reflux disease and parental mental health: Prevalence and predictors. J Health Psychol. 2023;28(7):651–663. doi: 10.1177/13591045231164866

  • Cabanillas-Barea S, Jiménez-Del-Barrio S, Carrasco-Uribarren A, Ortega-Martínez A, Pérez-Guillén S, Ceballos-Laita L. Systematic review and meta-analysis: complementary and alternative medicines were not effective for infantile colic. Acta Paediatr. 2023 Jul;112(7):1378–1388. doi: 10.1111/apa.16807

  • Czerniak E, Oberlander TF, Weimer K, Kossowsky J, Enck P. "Placebo by Proxy" and "Nocebo by Proxy" in Children: A Review of Parents' Role in Treatment Outcomes. Front Psychiatry. 2020;11:169. doi: 10.3389/fpsyt.2020.00169

  • Daelemans S, Peeters L, Hauser B, Vandenplas Y. Recent advances in understanding and managing infantile colic. F1000Res. 2018 Sep 7;7:F1000 Faculty Rev-1426. doi: 10.12688/f1000research.14940.1

  • Douglas P, Hill P. Managing infants who cry excessively in the first few months of life. BMJ. 2011 Dec 15;343:d7772. doi: 10.1136/bmj.d7772

  • Douglas PS. Diagnosing gastro-oesophageal reflux disease or lactose intolerance in babies who cry a lot in the first few months overlooks feeding problems. J Paediatr Child Health. 2013 Apr;49(4):E252-6. doi: 10.1111/jpc.12153

  • Ellwood J, Draper-Rodi J, Carnes D. Comparison of common interventions for the treatment of infantile colic: a systematic review of reviews and guidelines. BMJ Open. 2020 Feb 25;10(2):e035405. doi: 10.1136/bmjopen-2019-035405

  • Groupe Francophone d'Hépatologie-Gastroentérologie et Nutrition Pédiatriques. Coliques du nourrisson. https://www.gfhgnp.org/recommandations-et-documents/coliques-du-nourrisson/

  • HAS. Reflux gastro-œsophagien chez l'enfant de moins d'un an : définitions, prise en charge et pertinence des traitements pharmacologiques. Mars 2024.

  • Hunziker UA, Barr RG. Increased carrying reduces infant crying: a randomized controlled trial. Pediatrics. 1986 May;77(5):641-8.

  • Indrio F, Dargenio VN, Francavilla R, Szajewska H, Vandenplas Y. Infantile Colic and Long-Term Outcomes in Childhood: A Narrative Synthesis of the Evidence. Nutrients. 2023 Jan 25;15(3):615. doi: 10.3390/nu15030615

  • Mrljak R, Arnsteg Danielsson A, Hedov G, Garmy P. Effects of Infant Massage: A Systematic Review. Int J Environ Res Public Health. 2022;19:6378. doi: 10.3390/ijerph19116378

  • Ong TG, Gordon M, Banks SSC, Thomas MR, Akobeng AK. Probiotics to prevent infantile colic. Cochrane Database of Systematic Reviews. 2019, Issue 3. Art. No.: CD012473. doi: 10.1002/14651858.CD012473.pub2

  • Sarasu JM, Narang M, Shah D. Infantile Colic: An Update. Indian Pediatr. 2018 Nov 15;55(11):979-987.

  • Vilar-Compte M, Pérez-Escamilla R, Orta-Aleman D, Cruz-Villalba V, Segura-Pérez S, Nyhan K, Richter LM. Impact of baby behaviour on caregiver's infant feeding decisions during the first 6 months of life: A systematic review. Matern Child Nutr. 2022 May;18 Suppl 3:e13345. doi: 10.1111/mcn.13345

  • Zeevenhooven J, Koppen IJ, Benninga MA. The New Rome IV Criteria for Functional Gastrointestinal Disorders in Infants and Toddlers. Pediatr Gastroenterol Hepatol Nutr. 2017 Mar;20(1):1-13. doi: 10.5223/pghn.2017.20.1.1


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