Surmédicalisation du nourrisson: Y a t-il une tendance à pathologiser les comportements normaux du nourrisson?
- Elise Armoiry

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture

« Votre bébé ne sait pas s'endormir seul car vous lui donnez le sein pour l'endormir, ce n'est pas normal »
« Il a 5 mois et devrait faire ses nuits ».
« Je vais vous expliquer comment la mise en place de routines, et d'un endormissement autonome va permettre de réguler son sommeil"
« L‘endormir au sein est une mauvaise habitude. Il associe sommeil et alimentation cela perturbe ses nuits »
On observe dans notre société occidentale une tendance à labelliser comme "pathologiques " ou "anormaux" des comportements normaux des nourrissons. Cela génère bien entendu une anxiété parentale, et on constate qu'un énorme business s'est créé autour de thématiques bien spécifiques. Par exemple le sommeil de bébé, ou encore les pleurs de bébé, les coliques, le reflux , les freins de langue, etc.
Avoir un enfant qui pleure beaucoup, ne dort que dans les bras .....c'est particulièrement difficile et c'est un énorme soulagement pour les parents de rencontrer des professionnels empathiques et bienveillants qui leur expliquent qu'en fait ces pleurs ont une cause: le reflux, le frein de langue etc.
C'est un soulagement pour les parents, puisque cela veut dire que ce n'est pas de leur faute, ils ne sont pas incompétents: c'est leur bébé qui a un problème et on va le résoudre.
En général après avoir rencontré ces professionnels les parents constatent une amélioration… est ce que c'est l'effet placebo? l'évolution naturelle? Un parent entendu, apaisé, soulagé, cela entraîne également un bébé plus apaisé (c'est la co-régulation émotionnelle que l'on observe entre le parent et son bébé). Cet effet est en général passager.
Le problème c'est que:
cela peut aussi générer de l'anxiété (mon bébé a un problème, on doit le solutionner) qui peut avoir un retentissement sur la santé mentale des parents: ruminations, inquiétudes, etc, dans un contexte du post-partum où souvent les mamans sont déjà en hypervigilance.
Cela va parfois engendrer une prise en charge coûteuse (multiples séances chez des « experts ») qui a un retentissement sur le portefeuille des parents et sur leur degré d'énergie: multiples sorties et trajets.
On demande parfois aux parents de mettre en place des choses spécifiques (ex: routines d'endormissement, massages dans la bouche) pour lequel le bébé ne sera pas d'accord, entraînant pleurs et tensions.
Cela enlève le pouvoir aux parents: quelqu'un d'autre va "réparer" leur bébé, ou leur apprendre à réparer leur bébé, alors qu'ils ne sont pas incompétents et que leur bébé "n'est pas cassé".
Il y a certainement beaucoup de bonnes intentions des professionnels qui proposent des méthodes alternatives, non basées sur les preuves, pour aider les parents. Cela permet de justifier la consultation, d'être actif.
Mais comme pour les accouchements, cette surmédicalisation pose question: vraiment, faut il aller chez le thérapeute pour que bébé pleure moins? ou est ce que si maman portait son bébé en écharpe et allait boire un café avec une amie il y aurait le même effet?
Informer les parents sur les comportements normaux du nourrisson est une priorité de santé publique.
Pour le thème des pleurs:
il existe une phase de développement normale et temporaire (entre 2 semaines et 5 mois avec un pics à 6-8 semaines) où les pleurs sont intenses : les bercements, le portage, les sorties peuvent diminuer les pleurs. Les pleurs diminuent naturellement avec le temps. En France, on parle souvent de "coliques" ou de « reflux interne » (sous-entendu il y aurait une cause digestive). L'efficacité des traitements médicamenteux anti-reflux est controversée , et la HAS a émis des recommandations visant à encadrer leur utilisation: voir cet article sur ce sujet. Et aussi le site internet sur les pleurs de bébé :www.comprendrebebe.com
Pour le thème du sommeil de bébé
Les bébés se réveillent fréquemment la nuit. Ces réveils sont protecteurs de la Mort Inattendue du Nourrisson et sont physiologiques (plus d'infos sur ce thème dans notre formation NDC module 2 ). C'est extrêmement dur, et la réalité d'une durée du congé maternité totalement inadaptée rend bien entendu l'expérience encore plus difficile…
Combien de parents font l'expérience décourageante de débourser des centaines d'euros avec la promesse que bébé dormira, et auxquels on explique qu'il faut laisser pleurer bébé pour lui apprendre à s'endormir de manière autonome? Alors oui, certains ont le courage de passer l'épreuve du feu et de laisser pleurer, en allant parfois contre leurs instincts. Ils font ensuite souvent l'expérience que cet effet miraculeux est en fait provisoire et qu'il faut réitérer l'expérience. Plus d'informations sur ce thème dans cet article.
En conclusion, les tendances actuelles vont vers une surmédicalisation des comportements normaux du nourrisson, plutôt qu'une écoute, un soutien et une réassurance des parents.
En consultation, les professionnels veulent évidemment aider à résoudre "le problème", quitte à proposer des thérapies non validées par les preuves. Pourtant souvent les mères sont soulagées lorsqu'on les écoute, et qu'on valide que ce qu'elles vivent est difficile, mais aussi ....normal et transitoire.
Sur le blog vous trouverez d’ autres articles sur ce thème, sur l'approche basée sur les preuves dans le soutien à l'allaitement et la périnatalité, et la surmédicalisation à l’heure des réseaux sociaux.
Cet article vient en écho de nos précédents articles sur ces thématiques :
Sur la surmédicalisation à. L’ère des réseaux sociaux
Ce thème spécifique sera abordé lors de la formation sur l’approche NDC Possums
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