Allaitement et solutions d’hydratation d’électrolytes: intérêt ou marketing?
- Elise Armoiry

- il y a 4 jours
- 7 min de lecture

Si vous allez en pharmacie, vous verrez en tête de gondole des pastilles effervescentes pour aromatiser votre eau et apporter des électrolytes, qui vous promettent de mieux vous hydrater.
En période de canicule, où tout le monde s’inquiète d’une éventuelle déshydratation, et encore plus avec un petit bébé quand on allaite: cela peut rassurer. Et justement, plusieurs marques de compléments spécial allaitement proposent des solutions d'hydratation spécial allaitement.
Alors: ces solutions d'hydratation avec électrolytes ont-elles un réel intérêt, notamment chez la femme allaitante?
Rappels sur la deshydratation
La déshydratation correspond à un manque d'eau et de sels minéraux dans le corps, essentiels au bon fonctionnement de l'organisme.
L’eau est le principal constituant du corps humain. La quantité moyenne d’eau contenue dans un organisme adulte est d'environ 60 %.
La teneur totale en eau du corps humain dépend de :
la corpulence de la personne : plus cette dernière est maigre, plus la proportion d’eau de son organisme est importante ;
l’âge : la proportion d'eau dans le corps diminue avec les années. Lorsque les tissus vieillissent, ils perdent de l'eau qui est remplacée par de la graisse. Ainsi, l'eau représente :
75 à 80 % du poids d'un nouveau-né,
65 % de celui du nourrisson de plus d'un an,
60 % de celui de l'adulte.
Le corps humain ne peut pas stocker l’eau car il élimine en permanence de l’eau essentiellement par l’urine, la respiration et surtout la transpiration. Pour maintenir l’organisme en bonne santé, les pertes en eau doivent toujours être compensées par les apports (essentiellement l'alimentation avec un apport adéquat en boissons). (Ameli)
Dans certaines situations, les pertes en eau et sels minéraux seront trop importantes, par exemple:
maladie (diarrhée, vomissements, fièvre)
transpiration excessive en cas d’effort sportif intense, de canicule
Signes de déshydratation:
En cas de deshydratation legère :
chez le grand enfant et l’adulte on aura une sensation de soif, les lèvres sèches, moins d’urine, une légère perte de poids (<5%), et une fatigue avec des vertiges, étourdissements, le regard terne
En cas de déshydratation sévère: on aura une diminution du poids supérieure à 5 % du poids total de la personne. Lorsque cette perte de poids est supérieure à 10 %, le bon fonctionnement des organes vitaux (cœur, vaisseaux, foie, cerveau, etc.) peut être compromis.
Outre la perte de poids, la déshydratation grave s'accompagne de l'un ou plusieurs de ces signes :
une soif intense avec une bouche et une langue sèches ;
un regard terne et des yeux enfoncés ;
une peau sèche, froide et pâle avec l'apparition d'un pli cutané (lorsqu'elle est légèrement pincée, la peau tarde à retrouver son aspect initial) ;
une fièvre ;
des urines en faible quantité, foncées et à l'odeur forte ;
des maux de tête ;
une désorientation, des vertiges, voire des troubles de la conscience (malaise, étourdissements...) ;
une modification du comportement (agitation, apathie, grande faiblesse...)
nb: Chez la personne âgée et le nourrisson, les signes sont différents.
Traitement de la déshydratation
La déshydratation sévère est une urgence vitale et doit être prise en charge par les services d’urgence.
En cas de deshydratation modérée, notamment en cas de diarrhée , on proposera des solutions de rehydratations orales contenant de l’eau, des agents alcalinisants (citrates ou bicarbonates) ,des glucides et des électrolytes (Sodium, potassium, chlore), selon une formule bien définie.
La présence de sodium et de glucose favorise l’absorption digestive du sodium et ainsi de l’eau (maintien du co-transport sodium-glucose en cas de diarrhée). Les électrolytes compensent les pertes. Les glucides, qui confèrent à la solution l’essentiel de son osmolarité, permettent un apport énergétique tout en améliorant le goût et l’acceptabilité de la solution .
Ces solutés de réhydratation peuvent d’ailleurs être fabriqués maison: avec de l’eau, du jus d’orange et du sel.(8)
Prévention de la déshydratation
En cas de canicule, pour eviter la déshydratation: les recommandations du site AMELI sont de boire régulièrement et sans attendre d’avoir soif.
Il est conseillé de consommer au moins 1,5 à 2 litres d’eau quotidiennement, pour maintenir une élimination urinaire normale, et éventuellement de l’eau gélifiée en cas de difficultés pour boire de l’eau .
Le site Ameli (1) indique de privilégier des eaux moyennement minéralisées , éviter de consommer de l’alcool (cela diminue les capacités de lutte contre la chaleur et favorise la déshydratation), ainsi que d'éviter aussi les boissons à forte teneur en caféine (café, thé, cola) ou très sucrées (sodas), car elles augmentent la sécrétion d’urine.
Il faut également manger en quantité suffisante, même si on a moins d'appétit en raison de la chaleur: aliments riches en eau qui permettent de s’ hydrater, par exemple :fruits et légumes, crudités, soupes froides… etc
La canicule: une opportunité pour la vente de solutions hydratantes
Les solutés de réhydratation orale, produits pharmaceutiques vitaux utilisés en cas de déshydratation, sont à présent formulés dans des produits d’usage commun et détournés de leur usage pour aider toute la population à boire plus d’eau et “mieux s’hydrater” grâce à des solutions aux saveurs fruitées.
Auparavant réservées aux sportifs en cas d’effort intense, et évaluées à ce titre par l’agence européenne de sécurité alimentaire en 2011 (5), elles s’invitent à présent pour toute occasion… et notamment la canicule.
Ainsi vous trouverez des comprimés effervescents ou des sachets de poudre d’électrolytes qui promettent de “mieux vous hydrater”, “favoriser votre concentration”, “favoriser votre récupération musculaire” ,et “soutenir votre métabolisme”. Les fabricants promettent même une plus belle peau et moins de fatigue.
Ces solutions sont même détournées comme “solution anti-gueule de bois” par les personnes qui s’alcoolisent (l’alcool favorisant la déshydratation).
Mais ces solutions ne sont pas dénuées de risques:
- en cas de troubles rénaux ou de diabète, des effets indésirables (notamment cardiaques) par un apport inadapté d’électrolytes qui ne seront pas éliminés correctement.
- l’apport de sodium peut favoriser l’hypertension artérielle
- Les édulcorants contenus dans ces solutions peuvent favoriser le diabète et modifier le microbiote intestinal
En 2024, le centre anti-poison du Quebec indiquait dans un article une augmentation des signalements d’effets indésirables en lien avec ces électrolytes, en comparaison avec 2020.(6)
L’industrie des solutions d'hydratation était évaluée à 38.4 milliards de dollars en 2024: un marché bénéficiant d’un marketing intense pour des bénéfices qui ne sont pas démontrés.
L’inserm (2) indique que ces boissons enrichies en électrolytes peuvent être utiles en cas d’effort intense et prolongé (car il y a une perte d'électrolytes avec la transpiration), mais ne devraient pas être utilisées en dehors de ce contexte. Mais, même dans le cas du sport, l’Inserm mentionne que “ leurs bénéfices sont de plus en plus discutés, alors que certaines études avec un faible nombre de participants ont montré que, même lors d’épreuves d’endurance comme les triathlons, des athlètes parviennent à maintenir un taux de sodium normal dans leur sang, sans supplémentation particulière”.
Allaitement et solutions d’hydratation d’électrolytes
A présent, des “solutions hydratantes spécial allaitement” apparaissent sur le marché. Elles contiennent par exemple eau de noix de coco, magnesium, potassium, sodium, chlorure, et sont censées soutenir l’apport hydrique et réduire la fatigue. Et même pour certains vendeurs, vous trouverez les allégations que vous vous hydraterez mieux et que votre lactation sera améliorée.
Quels sont les besoins hydriques lors de l’allaitement maternel?
En cas d’allaitement, à partir d'un mois les femmes produisent en moyenne 780 ml de lait par jour.
Les besoins en eau sont augmentés mais on conseille généralement de boire à sa soif: garder une gourde à proximité lors des tétées est une bonne option. Cela correspond généralement à un litre d’eau en plus des recommandations usuelles journalières (qui sont de 1.5 à 2L/j), que l’on peut consommer sous forme de tisanes, thé, soupes, etc.
En 2010, l’autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA) proposait un apport en eau quotidien de 3.3 litres pour la femme allaitante.
Ces recommandations sont théoriques, basées sur les besoins physiologiques attendus pour la production de lait. Des études animales ont montré des modifications du fonctionnement rénal en cas d’allaitement, permettant une rétention d’eau et de sel en cas de restriction hydrique.
De plus, la sécrétion d’ocytocine lors des tétées pourrait avoir un effet antidiurétique.
Ainsi plusieurs études montrent que les femmes allaitantes consomment moins d’eau que les recommandations (54% des femmes allaitantes dans une étude à Mexico, et le même chiffre en Indonésie)
L’article de Mazul et al (7) rapporte plusieurs études : il n’est pas démontré qu’augmenter l’apport hydrique améliore la lactation.
Pour éviter les risques de déshydratation chez la femme allaitante, on propose de les informer sur la coloration des urines: on attend des urines jaunes pâles si l’on est bien hydratée, par contre des urinées foncées et odorantes signent un manque d’apport hydrique.
Conclusion
L'allaitement est aujourd'hui davantage reconnu, visible et valorisé dans notre société. Mais cette visibilité nouvelle attire aussi son lot de marketing autour de produits dont l'utilité reste à démontrer, parfois même questionnable.
Or les mères allaitantes n'ont pas besoin de solutions d'hydratation, de tisanes spéciales ou de barres énergétiques galactogènes pour se sentir moins fatiguées ou produire suffisamment de lait.
Ce dont les mères ( allaitantes ou non) ont réellement besoin, c'est du soutien de la société : un congé maternité à la hauteur des enjeux (4 à 5 mois restent insuffisants), un accueil et un accompagnement structurel solides. Cela passe par la facilitation de l'allaitement dans les lieux publics, un soutien qui se prolonge au-delà de 6 mois, le remboursement des consultations en lactation, des places en crèche en nombre suffisant avec un personnel qualifié et justement rémunéré, un accueil pensé pour les familles dans les transports, etc.
Bibliographie
Site Ameli: deshydratation
Inserm. Des boissons super hydratantes aux electrolytes, vraiment?
La revue du praticien: Les solutés de rehydratation orale.
EFSA. Scientific Opinion on the substantiation of health claims related to carbohydrate-electrolyte solutions and reduction in rated perceived exertion/effort during exercise (ID 460, 466, 467, 468), enhancement of water absorption during exercise (ID 314, 315, 316, 317, 319, 322, 325, 332, 408, 465, 473, 1168, 1574, 1593, 1618, 4302, 4309), and maintenance of endurance performance (ID 466, 469) pursuant to Article 13(1) of Regulation (EC) No 1924/2006 .2011 .
Le Devoir. Les craintes d’intoxications aux suppléments de minéraux ou d’électrolytes se multiplient.2025
Mazur D, Rekowska AK, Grunwald A, Bień K, Kimber-Trojnar Ż, Leszczyńska-Gorzelak B. Impact of Maternal Body Composition, Hydration, and Metabolic Health on Breastfeeding Success: A Comprehensive Review. Med Sci Monit. 2024 Oct 31;30:e945591. doi: 10.12659/MSM.945591. PMID: 39478297; PMCID: PMC11536699.
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