Et si on décongelait le lait maternel au Four micro-onde finalement? Etude de 2025
- Elise Armoiry et Marie-Xavier Laporte

- 8 déc. 2025
- 6 min de lecture

Les recommandations actuelles, incluant celles de l’Academy of Breastfeeding Medicine (ABM Clinical Protocol #8, révision 2017), convergent pour déconseiller de mettre le lait maternel au four microonde pour le décongeler ou le réchauffer, en raison d’un chauffage inégal, de la difficulté à contrôler la température et d’une diminution documentée de l’activité des facteurs immunologiques au‑delà d’environ 40 °C. L’ABM recommande de décongeler le lait soit lentement au réfrigérateur, soit plus rapidement en plaçant le contenant sous un filet d’eau tiède ou dans un bain d’eau tiède. Ces recommandations sont cohérentes avec celles du CDC, qui précisent également de ne jamais utiliser le micro‑ondes.
L’article de Ito et al 2025 explore expérimentalement la possibilité d’utiliser un four à micro-ondes domestique pour décongeler du lait humain tout en évaluant la sécurité thermique (risque de « hot spots ») et l’impact sur certains composants immunologiques et nutritionnels, et conclut que, dans des conditions précises, les pertes observées restent modestes et potentiellement non problématiques cliniquement.
Contexte
Le travail part du constat que la congélation du lait est courante à domicile, en services de néonatologie et en banques de lait, mais que les autorités de santé déconseillent le micro-ondes en raison du risque de brûlures et de dégradation des composants bioactifs L’objectif déclaré est de fournir une première étape vers un usage « pratique » du micro‑ondes pour la décongélation du lait humain, en particulier dans des contextes où la conciliation allaitement/travail rend la gestion du lait tiré plus complexe.
Méthodologie en bref
Il s’agit d’une étude expérimentale en laboratoire, transversale, réalisée sur 35 échantillons de lait provenant de 35 donneuses d’une banque de lait, toutes en bonne santé. Le lait, initialement congelé puis décongelé sous eau courante, est divisé en échantillons de 25 ml, soumis à différents pré‑traitements (aucun, sonication*, homogénéisation) et re‑congelé dans deux types de sachets (polypropylène et polyéthylène) avant exposition au micro‑ondes (600 W, 30 s).
*La sonication est une technique qui utilise des ultrasons pour fragmenter les lipides afin d’avoir plus d’uniformité entre les composants et potentiellement une meilleure répartition de température.
La décongélation/recongélation est réalisée afin d'obtenir les différents échantillons
Les auteurs justifient ces prétraitements afin de tester ce qui permet une meilleure homogénéité de température.
Conditions expérimentales de chauffage
Les auteurs utilisent un micro‑ondes domestique (600 W, 30 s, échantillons placés au centre), puis mesurent immédiatement la température par thermographie infrarouge (maximale, minimale, différence) avant et après 10 inversions du sachet (retournement des sachets). L’hétérogénéité thermique est quantifiée comme la différence entre la température maximale et minimale dans le sachet, ce qui permet d’apprécier indirectement le risque de « hot spots » susceptibles de brûler la bouche du nourrisson.
Groupes et matériaux étudiés
Les échantillons de chaque donneuse sont répartis en un témoin sans micro‑ondes (T0) et six conditions chauffées (T1 à T6) combinant type de pré‑traitement (aucun, sonication, homogénéisation) et matériau du sachet (polypropylène ou polyéthylène). Cette structure permet de comparer à la fois l’effet de la structuration préalable du lait (distribution des graisses/protéines) et celui des propriétés thermiques du matériau d’emballage sur la distribution de température.
Mesures biologiques réalisées
Pour chaque condition, les auteurs dosent la sIgA et la lactoferrine ainsi que les macronutriments (protéines, lipides, glucides, énergie).
Résultats de température
La sonication avant congélation et chauffage réduit significativement l’hétérogénéité de température par rapport aux échantillons non traités, alors que l’homogénéisation à 6000 rpm ne montre pas d’effet notable. Les sachets en polyéthylène présentent également une distribution de température plus homogène que ceux en polypropylène, ce qui s’explique par une conductivité thermique plus élevée du polyéthylène.

Valeurs de température et « hot spots »
Dans les conditions les plus défavorables, les températures maximales médianes dépassent 60 °C (par exemple, environ 64 °C dans certains groupes), alors que les minima restent proches de 4 °C, traduisant un gradient important avant mélange. Après 10 inversions, la température globale médiane se situe autour de 37–40 °C dans tous les groupes, proche de la température recommandée pour l’administration, ce qui suggère que le mélange par inversion est essentiel pour limiter le risque de brûlure.
Effets sur les IgA du lait maternel au four micro-onde
Les IgA diminuent de façon statistiquement significative dans tous les groupes chauffés par rapport au témoin, avec une médiane initiale d’environ 1767 μg/ml et des valeurs post‑chauffage restant globalement dans la fourchette de 1500–1700 μg/ml selon les groupes. La baisse médiane relative varie de 0,9% à 16,6%, avec des tailles d’effet faibles, et les concentrations restent dans la plage de valeurs décrites pour du lait mature, ce que les auteurs considèrent comme non problématique sur le plan clinique.
Effets sur la lactoferrine
La lactoferrine diminue également dans tous les groupes chauffés, avec une médiane de départ autour de 2600 μg/ml et des valeurs allant jusqu’à environ 1850 μg/ml dans la condition la plus impactée (baisse médiane 21,3–29,1%). Malgré cette baisse, les niveaux restent proches des concentrations typiques décrites dans le lait mature et les auteurs interprètent la perte comme modérée, possiblement limitée par la brièveté de l’exposition et des températures maximales inférieures à celles utilisées en pasteurisation classique.
Impact sur les macronutriments
Les protéines et les glucides ne présentent pas de variation significative entre le témoin et les groupes chauffés, avec des tailles d’effet faibles, suggérant une bonne stabilité dans ces conditions de décongélation. Les lipides et l’énergie diminuent de façon significative dans certains groupes (notamment ceux homogénéisés), avec des tailles d’effet faibles à modérées, ce qui pourrait refléter des modifications de phase ou de distribution des graisses plus que des pertes massives.
Interprétation des auteurs
Les auteurs attribuent l’essentiel des pertes d'IgA et de lactoferrine aux zones où la température dépasse environ 60 °C, en cohérence avec la littérature sur la sensibilité thermique de ces protéines, mais soulignent que les concentrations finales restent dans des plages jugées suffisantes. Ils concluent que, sous des conditions contrôlées (temps, puissance, matériau du sac et mélange après chauffage), le micro‑ondes pourrait constituer une option acceptable de décongélation du lait humain tout en limitant les risques thermiques et la perte de composants bioactifs.
Forces scientifiques de l’étude
Cette étude utilise des échantillons de donneuses d’une banque de lait avec critères d’inclusion/exclusion rigoureux, ce qui apporte une certaine homogénéité des profils de lait et un bon contrôle des facteurs de confusion liés à la santé maternelle. L’approche expérimentale croise plusieurs facteurs (pré‑traitement, matériau de sac) et s’appuie sur des mesures objectives par thermographie et analyse biochimique, avec un plan statistique adapté aux données non normales.
Intérêt spécifique pour la pratique IBCLC
Pour les consultantes en lactation, l’intérêt majeur réside dans la quantification des pertes immunologiques et dans la démonstration que le mélange par inversion, après un chauffage court au micro‑ondes, permet de revenir à une température proche de celle recommandée pour l’alimentation. L’étude ouvre aussi la réflexion sur la pertinence du matériau des sachets de conservation et sur les possibilités de recommandations plus nuancées dans des contextes où les méthodes classiques de décongélation sont difficilement applicables.
Limites méthodologiques majeures
Il s’agit d’une étude pilote avec 35 échantillons, ce qui limite la généralisation des résultats et la détection d’effets plus fins. Par ailleurs, la décongélation initiale sous eau courante, la recongélation et la nouvelle exposition au micro‑ondes ne reproduisent pas exactement le scénario clinique standard (une seule congélation/décongélation), ce qui complique l’extrapolation directe aux pratiques à domicile ou en service.
L’utilisation de la sonication pour réduire l’hétérogénéité thermique n’est pas réaliste en pratique quotidienne, ce que les auteurs reconnaissent, et l’homogénéisation utilisée ici ne se traduit pas par un bénéfice clair. De plus, les conditions de puissance/durée et la taille des volumes (25 ml) sont très spécifiques, alors que les familles et services cliniques utilisent des volumes variés et des appareils de puissances différentes, sans contrôle systématique de la position du récipient ou de l’état du sac.
L’étude ne mesure pas la survie bactérienne ni les effets sur d’autres facteurs bioactifs (enzymes, cytokines, oligosaccharides, cellules vivantes), ni surtout l’impact clinique réel sur la santé des nourrissons (morbidité infectieuse, tolérance digestive, croissance). L’absence de données in vivo signifie que les recommandations de changement de pratique ne peuvent pas se baser uniquement sur ces résultats, en particulier pour les prématurés ou les nourrissons vulnérables.
L’étude ne discute pas en détail des conséquences potentielles de la baisse de 20–30% de lactoferrine dans certains groupes pour des populations à haut risque infectieux. Elle ne compare pas non plus ces pertes à celles induites par d’autres méthodes de préparation courantes (chauffe‑biberons, bain‑marie prolongé), ce qui serait utile aux IBCLC pour comparer le microondes aux autres méthodes usuelles.
l’étude utilise uniquement des sacs en plastique de conservation, par la suite chauffés au microonde. Or de plus en plus de mères se tournent vers le verre (recyclage de pots de confiture) pour des raisons environnementales et sanitaires.
Points de vigilance pour les Consultantes en lactation IBCLC
Retenons que même si les pertes d'IgA et de lactoferrine sont jugées « non cliniquement problématiques » par les auteurs, ces valeurs restent des approximations issues d’un modèle expérimental limité. La lactoferrine permet une bonne absorption du fer, et l’un des défis de l’allaitement après 6 mois est justement le risque d’anémie du nourrisson allaité.
En pratique, on privilégiera les recommandations de sécurité habituelles (décongélation lente, bain d’eau tiède, éviter le micro‑ondes) en attendant des études cliniques confirmant l’innocuité du micro‑ondes dans différentes populations d’enfants.
REFERENCES
CDC Breast Milk Storage and Preparation. 2025. Consulté le 05/12/2025
ABM Clinical Protocol #8: Human Milk Storage Information for Home Use for Full-Term Infants, Revised 2017 et sa correction Consulté le 05/12/2025
Ito M, Tanaka M, Date M, Miura K, Mizuno K. Possibility of Microwave Thawing of Human Milk: Effects on Milk Composition and Temperature Distribution. Journal of Human Lactation. 2025;41(4):587-596. doi:10.1177/08903344251365640 Consulté le 05/12/2025
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