Frein de langue et allaitement, prise de poids du nourrisson : présentation de l'étude de Raol et al. (Pediatrics, 2026)
- Elise Armoiry

- il y a 7 jours
- 9 min de lecture
Contexte : Une surmédicalisation probable des ankyloglossies
La question du frein de langue (ankyloglossie) et de la frénotomie est aujourd'hui l'une des plus controversée dans le monde de l'allaitement.
D'un côté, une explosion mondiale des diagnostics et des interventions chirurgicales
De l'autre côté, des familles entraînées dans des parcours de soins longs, coûteux et émotionnellement épuisants : thérapies oromyofaciales en prévention des frénotomies, massages intra-buccaux répétés ( méthodes dont l'efficacité reste très insuffisamment prouvée.), frénotomies multiples.
Dans ce contexte, l'étude de Raol et al., publiée dans Pediatrics en janvier 2026, apporte des données intéressantes sur le thème "Frein de langue et allaitement".

1. L'étude Frein de langue et allaitement en bref : présentation et méthodologie
Design et population
Il s'agit d'une étude mixte séquentielle explicative (quantitatif puis qualitatif), menée dans un hôpital en Inde, entre octobre et décembre 2023. 476 dyades mère-nourrisson ont été recrutées dans les 48 heures suivant la naissance.
Outil diagnostic utilisé : le Bristol Tongue Assessment Tool (BTAT), côté de 0 à 8. Tout score inférieur à 8 était considéré comme une ankyloglossie. 110 nourrissons (23,1%) ont été inclus dans le groupe frein de langue (TT), 366 (76,9%) dans le groupe sans frein (No-TT).
Objectifs primaires et secondaires
• Objectif primaire : comparer les taux d'allaitement maternel exclusif (AME) à 6 mois
• Objectif secondaire : comparer la vitesse de prise de poids entre les deux groupes
• Volet qualitatif : explorer les raisons d'arrêt précoce de l'AME via des entretiens semi-structurés avec 36 mères
Suivi et collecte de données
Les mères ont été contactées à 3 moments clés : 2-4 semaines, 3 mois et 6 mois post-naissance. Un conseil en lactation était proposé aux dyades en difficulté dès la phase hospitalière.
Fait notable : les mères n'étaient pas informées du statut frein de langue de leur bébé, afin de limiter les biais de décision.
2. Les résultats clés
Aucune différence significative sur l'AME
C'est le résultat central de l'étude : il n'y a pas de différences statistiquement significatives des taux d'allaitement entre les nourrissons avec et sans ankyloglossie dans cette étude
Moment du suivi | Groupe No-TT | Groupe TT | p-value |
2-4 semaines | 88,5% | 92,6% | 0,39 |
3 mois | 84,6% | 77,7% | 0,18 |
6 mois | 81,4% | 78,6% | 0,60 |
Aucune différence sur la vitesse de prise de poids
De même, il n'y a pas de différence statistiquement significative de prise de poids entre les deux groupes
Entre 0 et 3 mois : 26,3 g/j (No-TT) vs 26 g/j (TT), p=0,86.
Entre 3 et 6 mois : 19,3 g/j vs 20,4 g/j, p=0,49.
Le facteur prédictif d'arrêt précoce de l'AME : l'inquiétude maternelle sur la production
Le seul facteur associé à un risque significativement plus élevé d'arrêt précoce de l'AME à 6 mois était l'inquiétude maternelle concernant une production insuffisante de lait, rapportée dès l'appel de suivi à 2-4 semaines (OR = 0,22 ; IC95% : 0,083–0,58 ; p=0,003).
Le frein de langue, la douleur aux mamelons, le mode d'accouchement, l'âge maternel : aucun de ces facteurs n'était statistiquement associé à l'arrêt de l'Allaitement maternel exclusif
Volet qualitatif : les vraies raisons d'arrêt
36 mères ont été interviewées: Les thèmes principaux identifiés dans les deux groupes ayant arrêté précocement :
• Production insuffisante perçue : 8/9 mères du groupe TT et 9/9 du groupe No-TT l'ont citée comme raison principale
• Recommandation de lait artificiel par un médecin, sans conseil en lactation au préalable : 6/9 (TT) et 7/9 (No-TT)
• Conseils familiaux inappropriés : influence majeure des figures féminines (mère, belle-mère)
• Difficultés de mise au sein ou douleurs citées par seulement 2/9 mères dans chaque groupe
Nb: le Travail ou contraintes ménagères : non citées comme raisons d'arrêt dans cette population de mères au foyer
3. Points forts de l'étude
Design mixte et suivi longitudinal
La combinaison données quantitatives + entretiens qualitatifs est une vraie force méthodologique, rare dans ce domaine.
Le suivi à 6 mois est plus long que la plupart des études existantes sur le frein de langue, qui s'arrêtent souvent à quelques semaines.
Groupe contrôle sans ankyloglossie
C'est un point crucial : la majorité des études sur la frénotomie sont des études avant/après sans groupe contrôle. Il est donc impossible de savoir si l'amélioration observée après frénotomie aurait eu lieu de toute façon avec le temps ou avec du soutien en lactation. Raol et al. comblent partiellement ce vide en comparant des dyades avec et sans frein de langue, toutes suivies de la même manière, et SANS FRENOTOMIE.
Taille de l'échantillon respectable
476 dyades recrutées en 3 mois, dans un contexte hospitalier à fort volume, avec une proportion de perdus de vue relativement acceptable à 6 mois (30% environ).
Outil validé en inter-observateurs
L'utilisation du BTAT, évalué exclusivement par la chercheuse principale, garantit une cohérence diagnostique. La gradeuse était aveugle aux plaintes des mères au moment de l'évaluation.
Saturation thématique atteinte
Dans le volet qualitatif, la saturation thématique est formellement documentée, conférant une robustesse méthodologique au recueil qualitatif.
Résultats cohérents avec le contexte culturel
L'étude identifie clairement comment les déterminants sociaux (structure familiale multigénérationnelle, rôle des femmes de la famille, accès au soutien en lactation) interagissent avec les décisions d'allaitement : une dimension souvent absente des études occidentales.
4. Points faibles et limites à connaître
Sous-représentation des freins sévères
Seulement 2/110 bébés avaient un BTAT ≤ 3 (frein sévère). La grande majorité présentait des freins légers à modérés. L'étude ne permet donc pas de conclure que la frénotomie est inutile chez les nourrissons présentant une restriction sévère de la mobilité linguale avec symptômes avérés.
Le BTAT n'est pas validé comme prédicteur de réponse à la frénotomie
Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes : aucun outil de cotation actuel n'a été validé comme prédicteur d'une réponse favorable à la frénotomie. Cela soulève une question fondamentale sur la valeur de n'importe quel score diagnostic dans ce contexte.
Intervention non standardisée : le conseil en lactation
Un conseil en lactation était proposé aux dyades en difficulté, mais uniquement sur signalement. Cette intervention n'est pas systématisée ni protocolisée de façon uniforme, ce qui rend difficile l'évaluation de son impact propre.
Les mères ignoraient le diagnostic de leur enfant
Si ce choix méthodologique limitait les biais de comportement, il soulève une question éthique : les mères de bébés avec frein de langue n'ont pas pu prendre de décision éclairée concernant une éventuelle frénotomie. Aucune frénotomie n'a été réalisée pendant l'étude, ce qui signifie que les résultats concernent exclusivement le frein de langue non traité.
Biais de rappel et désirabilité sociale
Les données d'allaitement sont auto-rapportées par les mères lors d'appels téléphoniques. Des études indiennes montrent une précision modérée de ces auto-rapports. Le biais de désirabilité sociale (donner la réponse attendue par les enquêteurs) ne peut être exclu.
Population non généralisable
La population étudiée est très spécifique : mères indiennes urbaines, majoritairement femmes au foyer, dans une culture où l'allaitement est la norme attendue. Les auteurs eux-mêmes soulignent que ces résultats ne sont pas extrapolables à des contextes culturels où le travail maternel, l'autonomie ou la douleur sont perçus différemment.
Perdus de vue différentiels potentiels
Seulement 34,5% des dyades ont un suivi complet aux 3 temps de mesure. Un biais vers les familles les plus en difficulté est possible, ce qui pourrait influencer les résultats dans un sens ou dans l'autre.
5. Cette étude dans le contexte de la surmédicalisation mondiale du frein de langue
Une explosion des diagnostics sans augmentation des taux d'allaitement
L'AAP (Académie Américaine de Pédiatrie) documente une multiplication par 10 des diagnostics d'ankyloglossie et des frénotomies entre 1997 et 2012 aux États-Unis, suivie d'un doublement supplémentaire entre 2012 et 2014. Malgré cela, les taux d'allaitement maternel exclusif n'ont pas progressé proportionnellement : ce paradoxe est au cœur des débats actuels.
Une revue systématique publiée en 2025 dans Otolaryngology–Head and Neck Surgery (Thornton et al.) a analysé 462 articles publiés entre 2017 et 2024 sur le frein de langue. Elle constate une hausse exponentielle des publications, mais sans augmentation correspondante de la qualité des preuves : seulement 2,8% des études étaient des essais contrôlés randomisés (ECR). Les auteurs concluent que la recherche future doit prioritairement produire des ECR de qualité avec des critères de jugement cliniquement pertinents.
L'essai FROSTTIE : le seul ECR de taille conséquente
L'essai FROSTTIE (Knight et al., 2023), financé par le NIHR britannique, est à ce jour l'essai contrôlé randomisé le plus rigoureux sur le sujet. Il a randomisé 169 nourrissons entre frénotomie + soutien en lactation versus soutien en lactation seul. Résultat : aucune différence significative sur le taux d'allaitement à 3 mois (88% vs 86%, ratio de risque ajusté 1,02). L'essai a été interrompu prématurément par la pandémie de Covid-19 et souffre d'une puissance statistique insuffisante: 73% des mères du groupe contrôle ont finalement demandé une frénotomie, ce qui rend l'interprétation délicate.
Cette impossibilité d'accepter l'incertitude face à la pression des familles et des professionnels est d'ailleurs l'un des obstacles majeurs à la recherche de qualité dans ce domaine.
Le problème des études sans groupe contrôle
La quasi-totalité des études montrant un bénéfice de la frénotomie sont des études avant/après sans groupe contrôle. Or, plusieurs symptômes classiquement attribués au frein de langue , notamment les douleurs aux mamelons, s'améliorent spontanément avec le temps, y compris chez des mères de bébés sans frein de langue. L'étude de Raol et al. l'illustre : les douleurs maternelles ont diminué dans les deux groupes entre 2-4 semaines et 3 mois, sans frénotomie.
Des outils diagnostiques non validés
Aucun des outils actuellement utilisés pour diagnostiquer et coter l'ankyloglossie (BTAT, HATLFF, ATLFF, Hazelbaker...) n'a été validé comme prédicteur d'une réponse favorable à la frénotomie. Le diagnostic de frein de langue reste fondamentalement un diagnostic fonctionnel, qui ne peut se réduire à l'observation anatomique. Cette absence de critères validés contribue à la grande variabilité des taux de diagnostic selon les régions et les praticiens.
6. Le fardeau des parcours de soins : thérapies oromyofaciales et frénotomies multiples
Nous vous en avons déjà parlé dans d'autres articles, mais il s'agit vraiment d'une problématique récurrente en France.
Des thérapies coûteuses à l'efficacité non prouvée
Comme le détaille notre article sur les thérapies manuelles dans la prise en charge du frein de langue, ces interventions (massages intra-buccaux, thérapie oromyofaciale, ostéopathie, chiropractie) sont de plus en plus recommandées sur les réseaux sociaux en prévention ou en complément de la frénotomie, selon des « parcours de soins idéaux » impliquant de nombreux rendez-vous chez différents professionnels. Différentes sociétés savantes remettent en question ces pratiques.
Le phénomène des frénotomies itératives
Un phénomène inquiétant est documenté dans la littérature : les révisions de frénotomie (re-section du frein). Une étude retrouve un taux de 32% de réprocédures envisagées ou réalisées. Aucun critère standardisé ne définit quand une frénotomie est "insuffisante" et justifie une nouvelle intervention. Ce vide clinique ouvre la porte à une escalade thérapeutique difficilement justifiable sur le plan scientifique.
7. Implications cliniques pour les Consultantes en Lactation
Le frein de langue seul ne prédit pas l'échec de l'allaitement
L'étude de Raol et al., dans la continuité du FROSTTIE et du rapport clinique de l'AAP 2024, renforce l'idée que le frein de langue n'est pas un facteur déterminant de l'arrêt précoce de l'AME en population générale. Un frein de langue anatomiquement présent n'est pas synonyme de frein de langue fonctionnellement restrictif.
L'inquiétude maternelle sur la production : la priorité clinique
Le résultat le plus fort de cette étude est que la perception d'une production insuffisante est le premier facteur prédictif d'arrêt de l'allaitement, indépendamment du frein de langue. En tant que consultante en lactation, évaluer et traiter l'insuffisance de lactation perçue, renforcer la confiance maternelle et l'auto-efficacité est fondamental : avant et indépendamment de toute décision concernant le frein de langue.
Informer les familles sur le manque de preuves des thérapies complémentaires
En tant qu'IBCLC, nous avons la responsabilité d'informer les familles, avec bienveillance, que les thérapies oromyofaciales, ostéopathiques ou chiropractiques en contexte de frein de langue ne bénéficient pas d'un niveau de preuve suffisant. Recommander ces parcours coûteux sans base scientifique solide peut induire de la culpabilité et de l'anxiété, et ne constitue pas une pratique fondée sur les preuves.
8. Conclusion
L'étude de Raol et al. (2026) est une contribution importante à un champ de recherche qui déchaîne les passions : elle apporte des données longitudinales avec groupe contrôle, dans une population peu étudiée, avec une approche mixte rigoureuse.
Elle nous dit que l'ankyloglossie (en particulier dans ses formes légères à modérées ) n'est probablement pas le facteur déterminant que l'on croit dans l'arrêt précoce de l'allaitement. Elle pointe vers des causes plus fondamentales : manque de soutien en lactation, médicalisation rapide sans évaluation globale, influence familiale, et surtout l'inquiétude maternelle sur la production, facteur modifiable par excellence.
Elle ne nous dit pas que la frénotomie est inutile chez tous les nourrissons. Elle ne couvre pas les formes sévères, et elle n'était pas conçue pour évaluer l'effet de la frénotomie. Pour les cas symptomatiques avec frein de langue sévère documenté et échec du soutien en lactation , la frénotomie reste une option thérapeutique légitime.
Références bibliographiques
Raol N, Silamkoti B, Maryam Syed S, et al. Ankyloglossia, Breastfeeding, and Infant Weight Gain: A Mixed-Methods Study. Pediatrics. 2026;157(1):e2024070531.
Knight M, Ramakrishnan R, et al. Frenotomy with breastfeeding support versus breastfeeding support alone for infants with tongue-tie and breastfeeding difficulties: the FROSTTIE RCT. Health Technol Assess. 2023;27(11):1-73.
Thornton et al. Systematic Review of Tongue Tie Publications: Exponential Rise in Publications Without Exponential Increase in Evidence. Otolaryngology–Head and Neck Surgery. 2025.
Thomas J, Bunik M, Holmes A, et al. Identification and Management of Ankyloglossia and Its Effect on Breastfeeding in Infants: Clinical Report. Pediatrics. 2024;154(2):e2024067605.
Bin-Nun A, Kasirer YM, Mimouni FB. A dramatic increase in tongue tie-related articles: a 67 years systematic review. Breastfeed Med. 2017;12(7):410-414.
Avis des Sociétés Savantes françaises sur le frein de langue. AFPA et al. Janvier 2022.
Académie de Médecine. Coup de frein à la frénotomie linguale chez les nouveau-nés et nourrissons. 2022.
Academy of Breastfeeding Medicine. Position Statement on Ankyloglossia.
Lactasource - Armoiry E. Les thérapies manuelles dans la prise en charge du frein de langue. Juillet 2025. lactasource.com
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