Allaitement et PMA : impact de la lactation sur les traitements de l'infertilité
- Elise Armoiry

- 17 juil. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 juil.

Même si l’allaitement maternel procure une contraception les premiers mois, il arrive que des mères tombent enceinte lors de l’allaitement, et parfois même s’orientent vers un co-allaitement pour le deuxième enfant. Allaiter et être enceinte est une situation relativement courante, notamment dans les pays à bas revenus où les moyens de contraception sont moins facilement disponibles.
L'envie d'agrandir sa famille tout en continuant à allaiter son enfant est un désir légitime pour de nombreuses femmes ayant recours à la PMA. Mais cela pose de nombreuses questions. Cet article explore les interactions entre l'allaitement et les traitements de fertilité.
Allaitement et PMA. Allaiter après la PMA, une revanche sur le corps
De nombreuses mères ayant obtenu leur grossesse après un parcours de procréation médicalement assistée décident d’allaiter leur enfant. C’est parfois même un désir extrêmement présent pour elles: là où leur corps a échoué à procréer, il doit réussir à nourrir l’enfant, comme en témoignent de nombreuses mères lors d’une étude sur les échecs d’allaitement par Amy Brown (1).
Pour les femmes allaitantes désireuses d'avoir un autre enfant, la PMA va rapidement s’imposer à nouveau, peut-être même alors que bébé n’est pas sevré.
Une revue de la littérature sur ce thème (2) indique qu’il ne semble pas y avoir de données épidémiologiques sur le nombre de femmes ayant recours à la pma en allaitant, mais que ce n’est pas un phénomène rare. Les mères ayant suivi un parcours de PMA sont conscientes des délais pour obtenir une grossesse et ne souhaitent en général pas attendre, et sont en général très investies dans leur parentalité.
Dans beaucoup de cas, les mères rapportent que les équipes de PMA leur ont imposé de sevrer leur enfant
Alors, le sevrage est-il vraiment obligatoire?
Les raisons pour envisager un sevrage
Très souvent, les professionnels de santé indiquent aux mères qu’un sevrage est obligatoire:
pour maximiser les chances des traitements
pour éviter de potentiels effets indésirables des traitements sur l’enfant allaité.
pour éviter un impact possible sur la lactation (et donc sur croissance de l’enfant si il n’est pas diversifié)
Mais ce sevrage n’est pas une évidence, aussi bien pour la mère que pour l’enfant: L’allaitement, au-delà de la nutrition, a des bénéfices immunologiques prouvés les premières années, et des bénéfices émotionnels: il s’agit d’un mode de maternage et d’attachement.
L’allaitement peut impacter la fertilité.
En effet comme indiqué dans cet article, l’allaitement a un effet contraceptif. Laugmentation de Prolactine induite par la succion lors de l’allaitement empêche l’ovulation, entraîne une aménorrhée et un effet contraceptif dont la durée varie selon les femmes et leur statut nutritionnel, et selon le nombre de tétées.
Beaucoup de femmes allaitantes n’ont pas de retours de couches tant qu’un certain nombre de tétées reste présent, et il semble que les tétées de nuit soient très importantes. Le nombre de tétées permettant le retour de la fertilité dépend de chaque femme. Aussi si la mère allaitante n’a pas eu de retour de couches, une diminution du nombre de tétées pourra être envisagée.
Après le sevrage complet de l’allaitement, l’ovulation revient en général en 14 à 30 j (2)
impact de l’allaitement sur les traitements
Mais concernant un possible risque d’échec des traitements de fertilité en raison de l’allaitement: il n’y a pas d’études à ce sujet (2,3). Vous trouverez de nombreux témoignages de femmes ayant allaité leur enfant tout en ayant des traitements de fertilité ayant fonctionné (4).
L’association d’allaitement australienne (5) indique “Si vous avez repris une ovulation et des règles régulières tout en continuant à allaiter, le sevrage afin de commencer la FIV n'augmentera peut-être pas vos chances de tomber enceinte.”
Par ailleurs, de nombreuses femmes tombent enceintes chaque année dans le monde alors qu’elles allaitent.
L’article de Dallagiovanna et al (2) envisage les mécanismes théoriques où l’allaitement pourrait impacter négativement un parcours pma et soulèvent les points suivants:
des doutes concernant une implantation et un développement optimaux de l’embryon
Les taux physiologiques de Prolactine favorisent la fertilité en favorisant le développement de l’embryon, son implantation, et avec des effets immunomodulateurs et sur la steroidogénèse. Mais des taux excessifs de prolactine sont connus pour causer de l’infertilité, en raison d’un hypogonadisme mais aussi en raison de l'altération de la fonction de l'endomètre et l’interférence avec l’implantation de l’embryon . Et en cas d’allaitement, les taux de LH nécessaires pour déclencher l’’ovulation sont plus importants
Les auteurs indiquent :“Dans l'ensemble, les preuves expérimentales disponibles ne sont pas rassurantes et tendent à suggérer certains effets néfastes de l'allaitement et de l'élévation de la prolactine périphérique sur l'axe hypothalamo-hypophysaire et la physiologie ovarienne.”
ils envisagent également une possible diminution de l’efficacité des stimulations ovariennes en cas d’allaitement
ils mettent en avant l’incertitude concernant l’efficacité d’un transfert d’embryon sur cycle naturel en cas d’allaitement
enfin, ils mettent en avant l’effet de l’ocytocine libérée lors de la succion avec un risque d’augmentation de la contractilité utérine, (même si le nombre de récepteurs à oxytocine dans l’utérus est moindre que dans la glande mammaire et diminue fortement en post-partum) pouvant limiter le transfert de l’embryon .
Toutefois un article a été publié en 2025 (6) sur cette problématique. Cette étude visait à évaluer l'effet de l'allaitement maternel sur les résultats de la fécondation in vitro (FIV) et du transfert d'embryons congelés (TEC). Une étude de cohorte rétrospective a été menée dans un centre de fertilité urbain canadien unique, auprès de femmes ayant subi un TEC (2015-2023). Les femmes allaitantes (groupe d'étude) ont été comparées à des femmes non allaitantes, appariées à raison de 1:1 en fonction de l'âge, du protocole de traitement et de l'année. L'allaitement n'apparaissait pas comme un facteur influençant les taux de grossesse, contrairement à l'âge maternel
Possible risque des traitements pour l’enfant allaité
Il y a une tendance à éviter les traitements hormonaux chez la mère allaitante par crainte que les hormones passent dans le lait maternel et affectent l’enfant. Le transfert dans le lait est montré pour la pilule contraceptive .
Dans les faits, de nombreux médicaments utilisés lors des traitements de stimulation ovarienne sont compatibles avec l’allaitement maternel, avec un risque considéré comme faible pour l’enfant allaité (cf tableau).
4. Impact des traitements sur la croissance de l'enfant allaité et sur la lactation
L'œstradiol inhibe la production de lait. Concernant un possible impact sur la lactation et sur la courbe de poids de l'enfant allaité : certains traitements pourraient diminuer la lactation de manière transitoire, mais les effets semblent variables selon les mères. Plus l'enfant sera diversifié et mangera de solides, moins les traitements auront d'impact sur sa courbe de poids.
La fiche du Breastfeeding Network (7) rappelle par ailleurs un point souvent négligé : si le bébé a moins d'un an, une baisse de la lactation liée au traitement est beaucoup plus significative que chez un enfant plus grand, dont les apports en lait représentent une part moins importante de son alimentation. À l'inverse, pour un enfant de plus d'un an, une diminution de la production ne remet pas en cause son développement nutritionnel, même si l'allaitement garde tout son intérêt sur le plan du réconfort et du lien.
Il est également rappelé que, dans le cadre d'un projet de grossesse, une supplémentation en vitamine D (10 microgrammes/jour) et en acide folique (400 microgrammes/jour, ou 5 mg/jour si une dose plus élevée est recommandée par le professionnel de santé) est compatible avec l'allaitement, à démarrer si possible 3 mois avant la conception.
Tableau actualisé de compatibilité des traitements de PMA avec l'allaitement
Ce tableau reprend et complète les données issues de la fiche « Fertility Treatment and Breastfeeding » de la Breastfeeding Network (BfN), publiée en juin 2025 (7). Il concerne les médicaments utilisés dans les protocoles britanniques ; les protocoles utilisés dans d'autres pays peuvent différer.
Phase / catégorie | Médicament (nom commercial) | Compatibilité avec l'allaitement | Points de vigilance |
Analogues agonistes du GnRH (blocage) | Décapeptyl®, Gonapeptyl® Depot, Savacyl® (triptoréline), Zoladex® (goséréline), Prostap®/Staladex® (leuproréline), Synarel® (nafaréline) | Pas de données publiées spécifiques à l'allaitement ; molécules protéiques de poids élevé, peu susceptibles de passer dans le lait | Peuvent parfois augmenter la prolactine (hausse inattendue de production) ou, à l'inverse, la diminuer (baisse de production), notamment en début d'allaitement ; prudence recommandée |
Analogue agoniste (voie nasale) | Suprécur®, Suprefact® (buséréline) | Passage dans le lait très faible à indétectable dans les études disponibles ; aucun effet indésirable rapporté chez l'enfant allaité | Possible diminution de la lactation non exclue ; prudence recommandée |
Antagonistes du GnRH | Cétrotide® (cétrorelix), Ovamex®, Fyremadel® (ganirélix) | Molécules protéiques peu transférées dans le lait, mais demi-vie longue | Une alternative à élimination plus rapide peut être préférée en raison de cette demi-vie longue |
Stimulation ovarienne (FSH) | Gonal-F®, Ovaleap®, Bemfola®, Pergoveris® (follitropine alfa), Rekovelle® (follitropine delta), Fostimon® (urofollitropine), Menopur®, Meriofert®, Menogon® (ménotrophine, FSH + LH) | Compatible ; grosses molécules protéiques peu sécrétées dans le lait et détruites par l'acidité gastrique de l'enfant | Diminution possible de la lactation, à surveiller particulièrement si l'enfant a moins d'un an |
Déclenchement de l'ovulation (hCG) | Ovitrelle® (choriogonadotropine alfa), Zivafert® (gonadotrophine chorionique) | Compatible ; grosse molécule peu transférée et dégradée dans l'estomac de l'enfant | Peut au contraire augmenter la prolactine et donc la production de lait |
Inducteurs de l'ovulation (SERM/inhibiteur de l'aromatase) | Létrozole® (Femara®) | Incompatible avec l'allaitement : passage attendu en quantité suffisante pour affecter l'enfant | Élimination en environ 10 jours ; en cas de poursuite de l'allaitement, il est recommandé de tirer et jeter le lait pendant le traitement et les 10 jours suivant la dernière prise |
Inducteurs de l'ovulation (SERM) | Tamoxifène® | Incompatible avec l'allaitement | Réduit la prolactine (risque de baisse de production même si la lactation est bien installée) ; élimination pouvant aller jusqu'à 100 jours |
Inducteur de l'ovulation (SERM) | Clomifène®/Clomid® | À utiliser avec prudence ; très peu de données en allaitement | Taux dans le lait a priori faibles, mais élimination pouvant aller jusqu'à 35 jours ; peut réduire la prolactine et donc la production de lait, point important si l'enfant a moins d'un an |
Insulino-sensibilisateur | Metformine® (Glucophage®) | Compatible avec la grossesse et l'allaitement | — |
Antiagrégant plaquettaire | Aspirine à faible dose (75-150 mg/j) | Utilisable avec prudence pendant l'allaitement | Risque théorique de syndrome de Reye ; en cas de fièvre chez l'enfant, il est possible de suspendre temporairement le traitement ou l'allaitement selon les recommandations du professionnel de santé. L'aspirine à dose antalgique plus élevée n'est pas compatible |
Corticoïdes | Hydrocortisone® (Solu-Cortef®) | Compatible | Passage dans le lait faible, élimination en 10-15h ; doses élevées et prolongées à surveiller, réduction transitoire possible de la lactation à haute dose |
Corticoïdes | Prednisolone® | Compatible jusqu'à 40 mg/jour | Élimination en 5-10h à ces doses ; au-delà de 40 mg/jour ou en cure prolongée, une surveillance de l'enfant peut être nécessaire |
DHEA | Prastérone (DHEA) | Non recommandé en l'état actuel des données | Réduit la production de lait, peut abaisser le HDL (« bon » cholestérol), effet sur les androgènes du lait mal connu ; aucune donnée spécifique en allaitement |
Progestérone | Cyclogest®, Lutigest®, Crinone®, Utrogestan®, Gepretix®, Lubion® | Compatible | N'affecte pas la production de lait une fois la lactation installée (6-8 semaines) |
Contraception hormonale combinée | Pilule œstroprogestative combinée | Compatible à partir de 6 semaines post-partum | Peut réduire la production de lait chez certaines femmes, point important si l'enfant a moins d'un an |
Œstrogènes | Oestrogel®, Evorel®, Estraderm®, Estradot®, FemSeven®, Lenzetto®, Progynova® TS, Sandrena®, Zumenon®, Elleste® Solo, Progynova® (comprimés) | Compatible, quel que soit le sexe de l'enfant allaité | Peut réduire la production de lait, particulièrement à surveiller si l'enfant a moins d'un an |
Agonistes dopaminergiques | Bromocriptine, Cabergoline | Compatibles pour l'enfant si présents dans le lait | Réduisent nettement la production de lait (utilisés justement pour arrêter la lactation) ; prudence en cas d'hypertension non contrôlée (risque d'AVC rapporté en post-partum) |
Stopper l'allaitement en cours de traitement : accompagner l'aspect émotionnel
Si l'arrêt de l'allaitement s'avère nécessaire pendant un traitement de PMA, cette décision peut susciter des émotions variées, aussi bien chez la mère que chez l'enfant : soulagement pour certaines, tristesse ou sentiment de deuil pour d'autres, en particulier si l'arrêt survient plus tôt que ce qui était souhaité. Le professionnel de l'allaitement a un rôle à jouer pour accompagner ce sevrage et écouter le vécu de la mère, quel qu'il soit.
Il est aussi utile de rappeler aux familles que, si l'aîné souhaite reprendre l'allaitement à la naissance du nouveau bébé, un allaitement en tandem est tout à fait envisageable.
En conclusion
Dallagiovanna et al. (2) indiquent que les preuves disponibles sont insuffisantes pour refuser l'accès aux traitements de PMA aux mères allaitantes.
Chaque famille est unique, et la décision de sevrer un premier enfant pour reprendre un parcours PMA devrait être prise en concertation avec les professionnels de santé, en tenant compte également des bénéfices d'un allaitement prolongé pour le premier enfant et pour la dyade mère-enfant. Mais aussi, comme le souligne la fiche du BfN, du fait que certains traitements (létrozole, tamoxifène) ne sont, eux, tout simplement pas compatibles avec la poursuite de l'allaitement, quel que soit l'âge de l'enfant.
Dans la réflexion se trouvent également :
la durée que peut prendre le sevrage d'un bambin (qui donne en général son avis négatif sur la question !)
la fatigue des traitements de fertilité alors que l'on s'occupe d'un enfant en bas âge, qui demande beaucoup de présence et de proximité. Dans ce cas, le sevrage permet de passer le relais.
Pour aller plus loin, n'hésitez pas à consulter ces ressources : Le CRAT, e-lactancia, et la fiche complète de la Breastfeeding Network sur les traitements de fertilité et l'allaitement.
Bibliographie
Elise Armoiry, Présentation de l'ouvrage d'Amy Brown
Dallagiovanna C, Di Stefano G, Reschini M, Invernici D, Comana S, Somigliana E. Re-embarking in ART while still breastfeeding: an unresolved question. Arch Gynecol Obstet. 2025 Feb;311(2):555-565. doi: 10.1007/s00404-025-07933-8. Epub 2025 Jan 20. PMID: 39828777; PMCID: PMC11890365.
Groupe de mères anglaises qui ont créé des fiches médicaments avec le Dr Wendy Jones, pharmacien
Hochberg A, Kugelman N, Amikam U, Bleau V, Shochat T, Suarthana E, Buckett W. The effect of breastfeeding on treatment outcomes in in-vitro fertilization frozen embryo transfer cycles. J Assist Reprod Genet. 2025 Aug;42(8):2747-2754. doi: 10.1007/s10815-025-03556-9. Epub 2025 Jun 20. PMID: 40540121; PMCID: PMC12422992.
Breastfeeding Network. Fertility Treatment and Breastfeeding. Version 1.0, juin 2025.
Disclaimer : Cet article a pour but de fournir des informations générales et ne se substitue en aucun cas à un avis médical. Il est essentiel de consulter un professionnel de santé pour toute question relative à votre situation personnelle. Les protocoles et médicaments cités correspondent notamment aux pratiques britanniques ; les protocoles utilisés dans d'autres pays (dont la France) peuvent différer.
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